Jeudi 27 juillet 2000

Etat du TENNESSEE



 
 
 

27 juillet, sur la route de Memphis...
 
 



 
   Nous quittons Sainte-Geneviève très tôt le matin. Insensiblement le paysage change : aux cultures de maïs succèdent des plantes que je n'identifie pas d'abord. Nous nous arrêtons au bord de la route et Lorenzo se renseigne auprès d'un agriculteur qui est en train de herser sa terre sur des étendues immenses. Il s'agit de la culture du coton. Ces plantations ne nous quitteront quasiment pas jusqu'à la Nouvelle Orléans. Elles alternent encore avec des haricots à perte de vue. A un moment nous avons envie de découvrir de très près les bords du Mississippi. Une pancarte assez rustique indique que si l’on prend cette petite route, un bateau passeur nous conduit sur l'autre rive.

   Nous nous engageons sur cette voie au beau milieu des terres, en parfaits solitaires, et pendant des miles nous pouvons admirer la force de la végétation. Soudain, nous débouchons sur une espèce de cul-de-sac face au fleuve gigantesque. Aucun bateau n'est là mais une vue superbe se découvre dans ce que l'on peut appeler un désert vert. A cet endroit, où nous décidons de pique-niquer, le Mississippi est fort large et coule paresseusement, vaste étendue d'eau qui évoque l'exotisme des bateaux à aube et les films romanesques. Pourtant seule une interminable barge poussive remonte le cours d'eau. Sa lenteur est étonnante et ajoute à cette impression de temps arrêté que nous ressentons, installés sur la berge.



   Un bruit de ferraille intempestif nous sort brutalement de cette trompeuse torpeur. Il n'y a pas âme qui vive depuis longtemps ! D'un petit chemin où s'enchevêtrent des lianes dans l'épaisseur touffue de grands arbres jaillit, brinquebalant, un tracteur aux allures de grand lucane avec ses bras articulés. Nous avions oublié dans ce silence et cette étendue que des hommes travaillaient; celui-ci sulfate les champs de haricots ct l'ampleur de ses tentacules métalliques nous signalent le gigantisme de la tâche. Nous quittons cet endroit paisible pour regagner la route qui descend sur Memphis.
 
 
   14h I5, sur NPR Radio, émission « Talk Of The Nation »,  thème : « La situation des African-American et les obstacles à une réelle égalité ».

   Le spécialiste invité, président de la National Urban Ligue développe un point de vue plutôt optimiste selon lequel l'intégration, en cette période de croissance économique, est en marche par les middle class. Un bémol cependant concernant la scolarisation de jeunes blacks dans les villes qu'il juge « lamentable », en partie à cause du nombre important de profs qui ne sont pas « certified ».
Un jeune lycéen lui a déclaré n'avoir écrit, au cours de sa scolarité secondaire, que 40 pages. Reste que rien n'est dit sur les conditions dans lesquelles travaillent lesdits professeurs. II est seulement fait allusion au fait que 40 % des habitants de New York sont nés hors USA.
   Au passage, la question du rôle central de l'école resurgit à toute occasion en ce moment en Amérique, dans les débats à la télévision ou à la radio, dans les rapports officiels, en première place dans les programmes des candidats aux présidentielles.
   Ici, il est rappelé son importance dans la promotion sociale. Usant de la métaphore éculée de « l'ascenseur social », un des participants assène la vérité qui tue : « If you're well educated, you take the escalator, if not, you're out ! ». Ca me rappelle quelque chose, cette histoire de diplômes. Et moi qui croyais, ou qui faisais semblant de croire encore un peu, que de ce côté de l'Atlantique, les « qualités personnelles » étaient davantage valorisées que la formation...
   Suit alors une analyse assez classique de la (sur)délinquance des African-American, drogue, prison, récidive, unanimement jugée « alarming »
par les interlocuteurs, et du rôle de l'éclatement familial dans la « mauvaise éducation ».
   Tout cela aboutit à un « split » tant à l'intérieur de la communauté African-American que de la société globale, générant une  « société à deux vitesses » (sic).
   Le spécialiste, en référence aux immigrants venus d'Inde, du Pakistan et autres, fait remarquer que « la question de la couleur de peau devient aujourd'hui plus complexe, car de nouveaux immigrants sont brown et se montrent de bons entrepreneurs ». Selon lui, tout est possible aujourd'hui et il y a toute une série de nouveaux rêves qu'on n'aurait pu imaginer auparavant, même si la « discrimination faciale » demeure, particulièrement dans le système judiciaire.
 
   Questions d'auditeurs :
 
   « Pourquoi ne rappelez-vous pas que les premières victimes des nouvelles vagues d'immigration ont été et sont les Noirs (...) ?
   Je suis déçu que vous concentriez l'analyse sur la question noire. Pour moi, il s'agit d'une question économique, pas de couleur de peau (...). »
   Une auditrice, mère d'un enfant qui a « subi » l'école, confirme le dysfonctionnement du système scolaire et invoque la responsabilité des parents des enfants immigrés, particulièrement « mal éduqués »
   Puis est évoquée la difficulté d'assurer dans les grandes villes un réel mélange des communautés. Car, conséquence du retour de la croissance, les classes moyennes ont réinvesti les centres ville et chassé les pauvres.
   Une auditrice : « J'ai habité le Midwest, en Indiana, et ai toujours essayé d'établir des liens avec les Noirs. Mais j'ai senti une limite de leur part. Ils n'ont souvent pas envie d'ouvrir leur porte. »
 
  
   Conclusion générale du spécialiste :
   « Education is a central focus of our economy, society and community. »
Rappelant au passage que si l'Amérique veut de bons profs, il faut qu'elle les paie davantage (salaires actuels de 22.000 à 40.000 $ par an).
 
   Cette émission laisse perplexe. Ce qui frappe ici, c'est l'abondance des petits boulots, très peu « modernes », très archaïques comme dit Olga. L'importance de cette main d'oeuvre sous qualifiée, sous instruite, omniprésente particulièrement dans les « services » me parait justifiée par les lois du marché et le credo libéral de la baisse du coût de travail comme remède au chômage. On ne voit pas, dans ce cadre-là, la nécessité d'une main d'oeuvre bien formée... Pour qui ? Pourquoi ? Les légions de working poors ne seraient-elles pas les dignes descendantes de l'armée de réserve industrielle de notre cher oncle Karl ?
 
   Plusieurs heures plus tard nous atteignons Memphis. Il fait extrêmement chaud et l'arrivée par le quarticr noir nous semble tout aussi sinistre qu'à Chicago.
 
Ses impressions à lui

 
   Suburbs déjantées, centre ville dévasté, la rue principale, celle des boîtes de blues, glauque à souhait, hantée par quelques silhouettes noires fantomatiques. Pas très accueillant malgré quelques portraits géants d'Elvis rappelant le passé glorieux de l'endroit. Faudrait peut-être se poser, mais le coeur n'y est vraiment pas et même les rives du Mississippi et ses bateaux à aubes version Disney sont peu engageantes.
 
Ses impressions à elle
 
   Immeubles éventrés, taudis en tôles, vieilles guimbardes, gens prostrés sur les marches, enfants s'amusant d'un rien dans le rues défoncées. La tristesse nous accable soudain. « Just do it » dit le slogan pour s'en sortir, mais comment ? Nous arrivons downtown : la rue centrale, celle considérée comme la papesse du jazz. Grosse déception : une artère somme toute banale, bordée de maisons basses sans cachet dont le rez-de-chaussée est inévitablement un bar ou un café d'où sortent en grappes musicales les morceaux les plus célèbres. En haut de l'avenue, faisant l'angle, la maison d'Elvis avec force affiches. Nous ne nous attardons pas ici et filons du côté de l'embarcadère. Là, quelques gros bateaux à aube attendent le chaland. Les pavés déchaussés qui constituent le quai pentu sont brûlants à cette heure du jour (environ 16 heures) et Memphis demeurera un nom mythique et charmeur à l'instar de sa cousine d'Egypte aussi brûlante et aussi passablement en ruines.
   En effet, la confrontation avec le réel annihile la magie légendaire. Dans un premier temps nous avions songé passer la nuit à Memphis mais, déçus par la rencontre effective avec les lieux, nous préférons pousser plus loin à la recherche de quelque espace inattendu et plaisant.


Voyager c'est se laisser porter et transporter au sens vieilli du mot.
 

Itinéraire 5                                                                                                                                                                 Jeudi soir 27 juillet 2000



 



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