Samedi matin suite 5 août 2000
Etat du COLORADO

 

Pagosa Springs
 



 
Sur la route entre Chama (New Mexico) et Pagosa Springs (Colorado)
 
   Désert
 
   Cela fait un bon moment que l'on traverse de vastes étendues désertiques sur lesquelles seul le ruban de bitume laisse une trace. Il arrive souvent qu'on ne croise aucune voiture sur de très longues distances. Par deux fois, nous nous sommes arrêtés au bord de la route pour pique-niquer sans que personne ne pointe son nez pendant au moins une demi-heure. Rien. Pas âme qui vive. On pourrait penser qu'il n'y a pas de place pour la vie ici, sous quelque forme que ce soit. Et pourtant, de temps à autre, un embranchement, un chemin de pierre ou de sable qui mène quelque part. Parfois, c'est visible de la route, un ranch, une petite bicoque ou un mobile-home à l'abri d'un arbre, peut-être un point d'eau ; d'autres fois, on ne peut que deviner, tellement le chemin est long, mais un panonceau de bois primitif indique le nom d'un ranch. 



   On revoit le début de Paris Texas, Travis perdu dans le désert Mojave tombant sur ce bar improbable où il se soûle de glaçons. Loin d'une lubie de réalisateur, c'est bien une réalité souvent rencontrée au fil de la route.
   On revoit aussi les photographies d'une exposition au Whitney Museum de New York des premiers clichés de la conquête de l'Ouest. Des pionniers, souvent en famille, leurs enfants très jeunes, perdus dans l'immensité des territoires où ils venaient de clouer les quatre planches qui allaient leur servir de gîte. Parfois près d'un arbre, parfois au milieu de rien. La qualité des photos un peu jaunies, la pose rendue nécessaire par les temps d'ouverture de l'époque accentuait leur dimension picturale ou cinématographique : John Ford n'était pas loin. Il s'en dégageait une certaine émotion et un sentiment d'admiration devant tant de courage.

   Une éternelle interrogation aussi : qu'est-ce qui pouvait bien pousser ces hommes et ces femmes à venir se perdre dans ces déserts dans l'espoir d'y bâtir un Eden ? On pourra toujours objecter que les Indiens vivaient là depuis toujours ou presque. Mais la question ne se posait pas à eux dans les mêmes termes que pour ces conquérants de l'Ouest prêts à affronter tous les dangers pour satisfaire un rêve, qui pouvait tourner au cauchemar si dame nature s'en mêlait.
 
   Moving
 
   Ce qui reste aujourd'hui de cet esprit s'égrène le long du voyage. C'est par centaines que des baraques en bois, des mobile-homes abandonnés, éventrés, jonchent les abords des routes, disant l'histoire de leurs occupants : on y croit, on se pose, on construit, maisons, commerces, cafés, motels, on vit.

   Puis, plus rien à faire, on part, inutile de penser à vendre, qui viendrait ici alors que la vie y est devenue impossible ? On laisse au sable, au vent, aux tornades le soin d'effacer les traces de ce que furent ces lieux de vie. Le bois, vite construit, vite effacé ne garde qu'une mémoire éphémère de ces existences, là où en Europe, elles sont gravées dans la pierre. Le rapport au temps en est bien évidemment imprégné. Et au-delà, celui au patrimoine et à sa transmission, à l'héritage.
   Ici, repartir à zéro a vraiment un sens, alors que dans le Vieux monde c'est la logique patrimoniale qui a longtemps prévalu et qui continue à marquer la propriété.
 
 
L’altitude s’élève encore et nous ressentons une certaine oppression d’autant qu’il fait aussi très chaud. La nature est toujours aussi sauvage et pourtant…
 

   Ainsi poussent les villes
 
   Dans le même temps, poussent des villes :
   Houston, par exemple, tisse à tour de bras un réseau autoroutier, construit des immeubles dans le centre ville déjà très beau.
   El Paso, Albuquerque, Santa Fe, dans un autre genre, expriment ce dynamisme urbain.



Arrivée à Pagosa Springs


 
  Sur la route, dans le Colorado, nous grimpons jusqu'à 2 500 mètres dans la montagne chauffée à blanc et débouchons dans une petite ville, Pagosa Springs.
   En quelques années, Pagosa a littéralement explosé, passant de 2 000 à 10 000 âmes. Les nouveaux arrivants sont pour la plupart issus de la middle class supérieure, fuyant les grandes villes du Texas ou de Californie pour ces terres sauvages où la vie est simple, douce et tranquille. Dans les magasins, on croise bobos en rupture et babas directement sortis des seventies.

   Nous faisons une halte, attirés par une sorte de fête avec attractions et sans doute un peu plus tard du rodéo à en juger par le nombre de chevaux qui sont dans les enclos. Sur le parking où déjà rutilent de splendides pick-up nous faisons la rencontre d’un ranger, un Anglais, émigré aux USA. Lorenzo entame la conversation.
 
   Ian le british


   La rencontre avec Ian Allison fut très étonnante.
  Sur le parking attenant aux enclos à chevaux, ce grand et jeune ranger au Stetson paille attend en famille. Une grande douceur émane de son visage aux yeux bleu clair et de sa voix. Trente six ans, fils d'un fermier de la région de Manchester, il a émigré aux States il y a 9 ans. II y rencontra sa femme, une fille de l'Oklahoma, « physiothérapist » comme lui.
   Ils ont beaucoup bougé dans le pays, notamment en Californie pour se poser finalement à Pagosa Springs. Il connaît Lyon, qu'il trouve très belle, il y a séjourné étudiant et y compte un ami, Philippe Delorme, «a very commun name». Il est resté citoyen anglais, dispose de la carte verte comme «American resident» et a gardé une pointe de son accent quelque peu distingué, mais débarrassé des soubresauts sautillants de sa langue maternelle, enveloppé dans cette langueur si charmante des accents du Sud.
   Il aime vivre ici, son job lui plaît mais commence à le lasser. Son rêve : être fermier, mais la terre est très chère et le cours des produits très bas. C'est pas gagné. Ici comme ailleurs, en France par exemple, la terre ne nourrit pas facilement son petit homme.




   Nous faisons quelques courses dans cette ville-champignon, pique-niquons un peu plus tard sous de magnifiques pins dans un coin complètement désert mais à l’abondante végétation.


Itinéraire 13                                                                                                                                                              Samedi après-midi 5 août 2000