Gitana ou Le vol du Cheval Noir
Mariange Lapeyssonnie





 
 
 
 
 
I
 
Gitana arpentait La Barceloneta en cette année 1788. Cette fille au sang vif, chaussée d’espadrilles, venait tout juste d’avoir dix-sept ans. Dans ce quartier en construction où s’affairaient les pêcheurs, elle n’avait plus le cœur à vendre les sardines et les anchois que son misérable père pêchait la nuit à la lanterne. Aussi, ce matin-là, avait-elle décidé de ne pas se tenir derrière l’étal, quoi qu’il lui en coûtât ! Il était six heures quand elle s’engagea dans une des ruelles qui conduisaient au port. Le Passeig del Cox était si étroit que la lumière de l’aube avait du mal à s’y glisser. Des odeurs putrides de tonneaux de poissons se mêlaient à celles des churros qui grésillaient dans quelque chaudron. Il faisait plutôt doux en ce mois de juin finissant et on s’activait ici et là : ballots jetés à même le sol, ânes bâtés qui trottinaient chargés de balais en paille de riz, de sacs de sel, de cruches remplies d’eau, de jarres d’huile, éventaires de toutes sortes dressés un peu partout.
Gitana entra chez Pandora, un cabaret qu’affectionnaient les hommes du port et qu’elle connaissait depuis qu’elle était enfant. Ca sentait bon la chair d’homme tannée par les embruns, le chorizo, les jambons, qui pendaient au plafond, et le vin qu’on tirait des fûts. Quand elle passa la porte Pablo, le patron du bar, lui lança un « Hola ! Guapa ! » tandis qu’à la cantonade tous sifflèrent. C’est qu’elle était belle Gitana ! Ses cheveux châtain à la diable sur ses épaules, une jupe bien au-dessus de la cheville qu’elle avait solide comme le mollet, un corsage grossièrement noué et suffisamment ouvert pour laisser deviner le galbe d’une poitrine jeune et ferme. Elle rendit un salut, la tête haute, le regard direct où son œil brunissait de fierté.
 
Elle demanda un cortado, prit une tranche de pain épaisse dans un corbeillon, saisit l’huilier et versa quelques traits d’huile d’olive sur la mie puis plongea la tartine dans le bol en terre. Il se fit des yeux à la surface du café au lait dans lesquels elle traça les lignes de son destin. Contrées imaginaires, îles ou continents, les dessins ondoyaient à la surface comme autant d’errances possibles. En même temps elle prêtait l’oreille à ce qui se disait autour d’elle. De sa mère originaire de la Mancha, elle entendait le castillan et de son père, natif de Poblet del Monastir, elle tenait le catalan et les expressions populaires. Les pêcheurs qui mangeaient la rouste avant de retourner à leurs filets qu’ils rapetassaient à même la plage, assis sur des chaises basses, discutaient politique. Joan, le plus ancien, n’acceptait pas que Barcelone ne fût pas la capitale du royaume. Avec ce port si prospère grâce à la dynamique de sa flotte marchande, avec cette campagne féconde aux terres riches en blé et en cultures maraîchères, avec cette activité financière si florissante, comment avait-elle pu se laisser mettre sous le joug de Madrid ? Il faut dire qu’en ce dernier quart du XVIIIème siècle la situation espagnole n’était guère brillante. A la traîne de ses voisins européens, dominée sur les mers par la marine anglaise, gangrenée de l’intérieur par une Inquisition stupide, minée par une aristocratie couvant ses illusoires richesses et inapte à penser l’avenir, l’Espagne qui avait incarné El Siglo de Oro sombrait dans la décadence.
Gitana écoutait et apprenait. Elle aimait ces ambiances masculines où l’on se bagarrait à coup d’idées, cette appréhension réaliste du monde, ces récits de voyages à travers les océans. Combien de fois Paco n’avait-il pas raconté son voyage à Cubanascan.
 
En 1752, alors qu’il venait juste d’avoir vingt ans, Paco s’était entiché d’un capitaine de galion qui faisait relâche depuis quelques semaines dans le port de Barcelone. S’enticher est-il le mot juste ? Oui, sans aucun doute. Lui, qui arrivait tout droit des champs d’amandiers de Borgès Blanques où il avait vécu depuis sa naissance, fut subjugué par ce grand type au nom de Don Felipe de la Habana qui devait avoir la trentaine. Le cheveu brun qui bouclait au-delà du cou, des yeux verts qui vous perçaient jusqu’à l’âme, une bouche charnue qui se retroussait comme un jupon de femme. Celui-ci invita le jeune homme, qui venait de pénétrer dans ce bar de marins dans l’espoir d’y trouver quelque ouvrage, et commanda un  porro  de vin rouge et des tapas. Paco était timide et semblait fagoté en comparaison du capitaine. Comme il était venu à dos de mule à Barcelone il était chaussé de grossières bigatanes noires, portait le pantalon de velours et la  faixa  rouge traditionnelle des paysans et une veste de gros drap. En venant s’asseoir, il enleva sa baratine rouge par respect pour l’inconnu. Ce dernier était fringant avec ses bottes mousquetaires qui brillaient comme un fût de canon, sa chemise blanche au col largement ouvert et cette culotte de futaine d’un bleu pastel qu’il affectionnait quand il n’était plus à bord.
 
Paco, de sa voix rocailleuse de catalan, évoqua, comme chaque fois qu’il rapportait cette histoire, que le premier échange avait été embarrassé, du moins en ce qui le concernait. Don Felipe s’exprimait dans un castillan élégant auquel il ne comprit goutte. Il s’était contenté d’écouter la voix suave et enjôleuse si différente de ce qu’il avait connu jusqu’alors. Cependant au bout de quelques minutes, examinant son interlocuteur sans voix, le capitaine avait poursuivi dans un catalan chantant. Paco avait alors été soufflé !
 
«     Alors, jeune homme, que savez-vous faire ?
 
-     Ramasser les olives et les amandes, traire les chèvres, bâter les ânes et les mules, avait-il répondu en tordant sa baratine dans tous les sens. Il était impressionné et sous le charme.
 
Don Felipe avait eu un sourire narquois et avait poursuivi :
 
      -   Jeune homme, aimez-vous la mer ?
 
Paco avait hésité avant de répondre et finit par dire :
 
- Je suis venu à Barcelona pour voir celle-ci. Le soir, je vais me promener sur un bout de plage au-delà des barques des pêcheurs, là où traînent encore quelques vaches et des chevaux. Je me pose sur le sable et j’écoute le ressac. Cela me fascine.
 
- Et que diriez-vous Paco de prendre la mer avec moi ? Demain, à l’aube, je mets les voiles pour les Caraïbes. Cela vous tente-t-il ?
 
Paco s’était figé. Avait-il eu peur de répondre ? Que redoutait-il ? Il avait regardé autour de lui les visages tendus vers lui, désireux d’en savoir plus. Don Felipe lui souriait, attentif.
 
- Et bien, vous savez, je n’ai jamais mis les pieds sur une barque, alors vous pensez bien sur un navire…
 
Il s’était arrêté, se sentant dévisagé par tous les hommes de la taverne.
 
-  Et puis je ne parle que le catalan…
 
- Vous découvrirez, lui avait soufflé Don Felipe. Je vous propose l’aventure, l’au-delà des mers, l’inconnu. Qu’importe si vous n’êtes pas marin ! Vous apprendrez la navigation et les langues. Ce n’est pas plus compliqué que de traire les chèvres ou ramasser les olives mais c’est plus risqué. Jeune homme, vous verrez du pays ! »
 
La voix de Don Felipe le captivait et, le souffle court, embarrassé et timide, il avait dit qu’il voulait bien partir avec lui.
 
Quand Paco, un quart de siècle plus tard, racontait encore cette rencontre qui lui façonna un autre destin, il avait dans le regard quelque chose à la fois d’humide et d’étincelant. Gitana l’avait écouté depuis qu’elle était gamine retracer ses aventures, ses découvertes, ses sensations nouvelles, ses rencontres incongrues mais aussi ses surprises et ses déboires.
 
« Avec tout cela, je suis devenu un autre homme et, mon amitié avec Don Felipe a été indéfectible pendant de longues années. Nous  avions mis à nouveau le cap sur le Nouveau Monde. Les aléas de la traversée, des tempêtes, des rencontres avec des bateaux pirates avaient mis à mal nos réserves et le capitaine, plus que tout autre avait préféré rogner sur ses propres rations plutôt que d’affaiblir son équipage. Don Felipe a contracté le scorbut et je l’ai veillé et soigné jusqu’au bout. Lorsqu’il est mort alors que nous arrivions en vue des côtes du Mexique, j’ai tenu à préparer moi-même le corps de mon ami. J’ai ressorti d’un coffre qui sentait bon le bois de camphre, la tenue que Don Felipe portait le premier jour de notre rencontre à Barcelone. Je lui ai redonné l’éclat d’antan usant de baumes dont les Indiens m’avaient enseigné la fabrication et les vertus. »
 
Paco finissait toujours son récit en évoquant le moment où l’équipage de La Espuma – c’était le nom de leur navire - fit glisser le corps du haut de la coursive amirale vers les profondeurs des mers…
Gitana aimait ce moment, point d’orgue du récit où elle sentait que Paco avait rendu grâce à Don Felipe de l’avoir conduit vers un sublime destin.
 
Il était revenu en Espagne bien des années plus tard, riche de ce nouveau monde où il s’était mêlé aux Amérindiens et plus philosophe que Don Felipe lui-même. Gitana avait grandi avec ces histoires, ne manquant jamais un jour où elle pouvait l’entendre, se glissant aisément, elle, la fille du pêcheur d’anchois, dans ce bar à hommes.
 
En prenant son petit déjeuner ce matin-là de juin 1788 chez Pandora, elle sut que tacitement elle faisait la promesse au vieux Paco de suivre sa destinée. C’était décidé, elle s’enfuirait à la nuit tombée. Avant de quitter la taverne, elle s’avança vers Paco qui s’était retiré à une table pour fumer tranquillement, comme perdu dans de lointaines aventures. Il avait toujours aimé Gitana, comme une petite flamme qu’il aurait soigneusement entretenue au fond de son cœur. Elle n’eut qu’à dire une phrase, il comprendrait.
 
«  Don Felipe m’attend aussi et maintenant. ».

 
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