L’ODYSSEE DE PEPITE



 
 
                  

 
 

Première histoire

La goutte du charme

 
 
La nuit du 4 août fut exquise. Sirius, la splendide étoile de la constellation du Grand Chien s’était furtivement glissée par la lucarne du fenil pour éclairer ma mère, confortablement installée au creux d’une meule de foin odoriférante. Je naquis là, sous le regard bienveillant des étoiles, par une nuit dont on me dira plus tard qu’elle fut historique.

J’étais plus petite qu’une souris dodue et j’avais le poil plus doux que l’étoupe du roseau à l’automne. La langue de ma mère, par petits coups secs et répétés, s’appliqua méticuleusement à lustrer ma fourrure encore tout humide et tiède. J’étais bien. Ma narine d’un noir velouté se laissa chatouiller par une herbe parfumée, la fameuse herbe à chat, une variété de menthe sauvage qui croît le long de la rivière. D’autres effluves me parvinrent mais impossible de déchiffrer ce monde-là quand on ne vit que depuis quelques minutes. L’endroit me plaisait bien : il y faisait doux, un chant mélodieux dressa mes minuscules oreilles comme des virgules de velours  tandis qu’un gémissement aigu et trop plaintif à mon goût me tira brusquement de ma rêverie. Ma vue n’était pas encore bien nette et pourtant je perçus presque tout contre moi une boule échevelée d’un bleu étrange.
« Quelle drôle de frimousse il a celui-là !s’esclaffa ma mère. On dirait un de ces minous ébouriffés qui dansent sur les couvercles des poubelles dans les dessins animés. »
Pour moi, elle n’avait rien dit. Je n’eus pas le temps de trop réfléchir. On suçotait déjà allègrement autour de moi. Mes autres frères et sœurs, sans doute, nés avant moi. Ce devait être bon. Je tendis délicatement le museau vers la dernière tétine rose gonflée du ventre de ma mère. Un suc délicieusement velouté et tiède glissa le long de ma gorge et mes petites pattes encore malhabiles pressèrent en cadence la généreuse mamelle. Je sombrais alors dans un voluptueux sommeil, la moustache encore ourlée de lait.

« L’aurore aux doigts de rose » m’éveilla. Ce fut la première expression savante que maman m’apprit. C’est ainsi que les Grecs saluaient le soleil chaque matin lorsque ses premiers rayons rosissaient l’horizon. Je trouvais l’expression fort jolie et je m’imaginais une chatte comme moi, toute vêtue de soie rose et chatoyante, réveillant le jour en fouettant de sa queue souple les nuages qui devenaient de gigantesques barbes à papa.
Je m’enhardis derrière ma mère. Elle, élégante et élastique, descendait avec une assurance souveraine les degrés vieillis d’une échelle de meunier posée là, contre une poutre maîtresse. Moi, j’eus, je l’avoue, un peu le vertige. C’était haut, trop haut encore. Mais je ne voulus pas déchoir, surtout qu’une espèce de coq, qui me regardait de travers, pérorait en contrebas. J’avançai alors timidement une patte, battant l’air léger comme pour m’agripper au vent. Je n’osai tâter encore le premier barreau. J’étirai mes muscles et sortis mes griffes. Fallait-il prendre de l’élan ou bien s’avancer précautionneusement ? Je pris la seconde solution.
Je devais avoir une bien triste mine. L’œil rivé sur les galets qui pavaient le sol de la grange, j’amorçai la descente. Mon échine se contracta, je tendis le cou et, malgré le déséquilibre permanent, je finis par dévaler. Je ne manquais que les trois derniers barreaux et fis une entrée remarquée au milieu de la basse-cour qui déjeunait déjà de blé et de maïs. « Ce n’est pourtant pas la saison des écureuils volants », claqua du bec un vieux dindon revêche qui glougloutait dans ses barbillons. Je passai devant lui, très digne, mais redoutant sa patte terrible, crispée sur ses ergots.

Je fusai vers l’air libre : le paysage était magnifique et fleurait bon les roses et les giroflées. Ma mère m’attendait vers la margelle du puits. Je m’étendis au soleil, les yeux mi-clos. La chaleur de la pierre blonde me fit prendre des poses antiques. « Voilà notre petit sphinx », lança fièrement ma mère. Que voulait-elle dire ? Ce mot magique était une énigme. Je me penchais alors un peu pour essayer d’apercevoir  mon image dans l’eau du puits parce que je ne savais pas encore à qui je ressemblais. Peine perdue ! Je ne vis qu’un grand trou noir profond, très profond, effroyable abîme pour les chattes qui sont nées sous le clin d’œil scintillant des étoiles. « Un sphinx » ? Qui aurait bien pu me renseigner  alors que je ne connaissais encore personne et que mon frère le chevelu était aussi ignare que moi. Le mot me plaisait, c’était l’essentiel.

Plusieurs jours s’écoulèrent ainsi entre les promenades matutinales où l’on s’éclaboussait de rosée fraîche près du ruisseau et les interminables siestes, tant la chaleur de ce mois d’août était suffocante. « Canicule !» avait jeté à la cantonade un grand canard dégingandé qui se plaignait que la mare ressemblait à une misérable flaque aussi chaude que le fournil du boulanger. C’était bien le comble, moi, une chatte, née sous le signe de la canicule ! C’est-à-dire de « la petite chienne », si j’avais bien entendu ce qu’en avait raconté le jardinier. Il fallait en prendre son parti ! Et puis, c’était peut-être pour cela que l’on m’appelait  « sphinx ».
 
Le septième jour fut étrange. Il avait fait plus lourd, mon poil épais devenait une insupportable pelisse. Seul le vieux matou usé par les ans m’avait dit que mes yeux étaient splendides avec ce bleu électrique. « J’hésite », prononça-t-il de sa voix rauque, -pour sûr, il avait un chat dans la gorge-, « bleu Klein ou bleu pastel ? ». Ce n’était pas la première fois que mon regard de myosotis intriguait. Nous nous étions installés en famille dans un vieux tombereau, à moitié rempli de paille raide, qui avait autrefois servi de tonne pour le raisin. L’endroit, par cette insupportable chaleur, était plus frais : c’était une espèce d’appentis à moitié en ruine, qui semblait être une ancienne remise. Le toit était crevé, la gouttière tordue et un morceau de porte tenait parce que c’était la mode. Ma mère m’expliqua que c’était un lieu romantique. « Vois-tu, les chats amoureux se donnent rendez-vous ici, le soir, au clair de lune. Le charme de la ruine où grimpe le lierre, la bonne odeur d’humus et de champignon et surtout cet antique tombereau inspirent les chats poètes, fascinent les rêveurs et encouragent les galants. » J’écoutais, ravie, la belle histoire tandis que mon frère tentait de laper une larme de lune au fond d’un chaudron ventru.

Le vent se leva, la bourrasque s’engouffra par une brèche dans le mur et la crevasse du toit. Un sifflement aigu et continu me perça les tympans. J’avais soudain peur et je me blottis contre le flanc tiède de ma mère. De grosses gouttes s’écrasèrent avec fracas, d’abord à intervalles réguliers, puis en cadence, gigantesque batterie de cuisine cosmique. Un grondement sinistre retentit et d’aveuglantes lumières surgirent. Je fis plusieurs fois passer ma patte par-dessus mon oreille gauche pour conjurer le mauvais sort. Plus tard, un greffier fort savant me fit remarquer que j’avais eu bien tort ce jour-là : dans les textes égyptiens il est écrit que c’est comme cela que les chats imploraient la déesse de la pluie lors des grandes sécheresses.

Quoi qu’il en soit la tempête éclata : craquements, grondements, formidables déchirures ! J’allai me cacher dans un tonneau vide : c’est comme cela que j’avais vu se réfugier le chien quand son maître le rabrouait vertement. Je laisserai passer l’orage ! Je me mis en boule et fus résolue à ne plus penser à rien. J’ignore encore si j’ai rêvé ou si je me suis tout bonnement endormie.

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