DE BRUXELLES A AMSTERDAM

 
« Qui se soucie de regarder
La fleur de la carotte sauvage
Au temps des cerisiers ? »
 
Yamaguchi Sode 1642-1716
Anthologie de la poésie japonaise


 


Il bruinait. Le vent du nord me glaçait le cou, j’avais faim. Je me dirigeai vers l’aire de service : les néons pétaient de lumière, les couleurs laquées des pompes luisaient. Quelques automobilistes s’affairaient autour de leurs machines : coups de raclette éner­gique sur le pare-brise moucheronné, pres­sion dans les pneus, giclée généreuse de car­burant pour tailler à nouveau la route. A l’in­térieur de la boutique il faisait chaud et ça sentait bon le café que distribuaient six grosses machines. Je filai droit aux toilettes : sur ces autoroutes belges ce lieu intime est toujours nickel. Je remontai mon caleçon, dé­tirai mon pull et jetai un coup d’oeil furtif dans la grande glace: je n’avais pas trop mau­vaise mine mais il me fallait manger quelque chose. Je me choisis deux pistolets au thon et oeufs durs et une bouteille d’eau. Je m’ac­coudai sur une table ronde après m’être fait couler un expresso long non sucré et me dit que le voyage sans itinéraire, c’était plutôt chouette.
 
Comme je mordais avec plaisir dans le se­cond sandwich un type grand et costaud, cheveux mi-longs retenus en queue de cheval basse, pull noir à col roulé et jean dé­lavé, vint siroter son café en face de moi. Il m’offrit une cigarette que j’acceptai et on a en­tamé la conversation. Willie, c’était son prénom, avait un gros bahut garé un peu plus loin sur l’aire réservée aux routiers. Il reve­nait tout juste d’Espagne, de Murcia, précisé­ment, le camion chargé jusqu’à la gueule de pièces sous-traitées. Il devait se présenter à l’aube au port d’Amsterdam pour décharger le fret qui serait à nouveau chargé sur un cargo. Il faisait une brève pause avant de reprendre la route; il ne souperait que plus tard dans une aire qu’il aimait particulièrement parce qu’elle accueillait des routiers de tous les pays.
« Je vais à Amsterdam », ai-je dit sim­plement.
 « Je vous emmène, si vous voulez. »



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