EBLOUISSANTE RENAISSANCE
 
 « Mon métier et mon art, c’est vivre. »
 
Montaigne
Essais, III, 6


 




Marthe s’était bien reposée dans cette grande maison accueillante: le lit fleurait bon le jasmin et l’édredon de plumes avait été un ravissement de touffeur. En s’allongeant la veille, elle se revoyait gamine dans le grand lit en fer de l’alcôve chez sa grand-mère paternelle. Mêmes odeurs surannées, mêmes dentelles au bord des rideaux fins, mêmes draps en lin et surtout énorme édredon qui vous enveloppait le corps dans la caresse des plumes.


Elle rejoignit Hans dans la cuisine pour un copieux petit déjeuner belge salé-sucré comme elle les aimait avec jus de fruit et café très fort. Ils s’emmitouflèrent et tout guillerets prirent la direction du musée. Ils n’avaient d’yeux que pour ces toiles: des Rembrandts, des Van Eycks, des Memlings. Ils errèrent silencieusement, lentement, picturalement. Elle se mordait la langue pour ne pas communiquer frénétiquement ses impressions, la période de la Renaissance était pour elle la plus pathétique et la plus révolutionnaire de l’histoire des arts européenne.
Elle l’avait aimée très tôt. La rupture qu’elle instaurait l’intéressait parce qu’elle en finissait avec la tutelle ecclésiastique qui avait empoisonné le monde pendant des siècles pour donner à l’Homme sa place. La Renaissance par degrés subtils chassait à coups de pinceaux rageurs et de ciseaux provocateurs  les sujets religieux pour faire triompher l’individu. Un individu qui allait enfin résoudre par lui-même les problèmes épineux posés par la réalité des choses, la pensée et la conscience.

Ainsi avait-elle été toujours hantée par ces réflexions de Marsile Ficin, ce fondateur du néoplatonisme : « Le pouvoir humain est presque égal à la nature divine, ce que Dieu crée dans le monde par la pensée, l’esprit humain le conçoit dans l’acte intellectuel, l’exprime par le langage, l’écrit dans ses livres, le représente par ce qu’il édifie […]. L’homme est le dieu de tous les êtres matériels : il les traite, les modifie et les transforme […]. Qui pourrait alors nier qu’il possède le génie du Créateur ? »


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