ERRANCE
 
« Les tragédies des autres sont toujours d’une banalité désespérante »
 
Oscar Wilde
Le Portrait de Dorian Gray, 1891


 
 


L'entrée dans le port de Rhodes fut impressionnante. Flora pénétra dans la rade au moment où les gros bateaux de tourisme arrivaient de Crète ou de Turquie. Son esquif minuscule glissa pourtant entre les flots fortement agités pour pénétrer dans l’anse réservée aux voiliers. Un spectacle théâtral s’offrait à son regard : la nuit était définitivement tombée. Seules les murailles qui ceignaient la ville et l’imposant château des Templiers étaient magnifiquement éclairés par un jeu de lumières blondes qui réchauffaient la pierre monumentale. L’air était délicieusement doux et les fragrances d’eucalyptus se diffusaient dans l’atmosphère. Les vieux moulins qui bordaient le quai où elle avait accosté dégageaient quelque chose de nostalgique, condamnés à une attitude muséale alors que tout se mouvait autour d’eux.  Des flots de touristes débarquaient, encombrant l’espace, alourdis de leurs paquets et tanguant encore. Ils s’abandonnaient, naïfs, aux chauffeurs de taxis ou aux rabatteurs pour les chambres à louer, oubliant sans doute qu’ils étaient aux pieds de la vieille ville et qu’il leur suffisait de s’enhardir de quelques mètres pour trouver leur bonheur chez l’habitant ou dans de modestes pensions. Flora descendit à terre, un léger bagage à la main et décida qu’elle irait dîner au hasard de sa déambulation intra muros.






Elle franchit une des splendides portes du mur d’enceinte et se retrouva subitement dans une atmosphère saturée d’odeurs d’épices, de slouvakis, de gâteaux à la cannelle. Il faisait encore plus tiède au cœur de la cité. Elle s’éloigna de la rue Socrate où pullulaient encore des gens de toutes nationalités, agglutinés aux boutiques de cuir, de bijoux et de souvenirs et s’enfonça dans les ruelles adjacentes. Un calme olympien imprévisible s’installa soudain. Le monde avait déserté ce dédale de rues pavées de petits galets luisants, faiblement éclairées de lanternes anciennes. Flora goûta une paix profonde. Les ombres projetées de rares passants se profilaient longues et mouvantes sur les murs des vieilles demeures qu’occupèrent autrefois les Templiers.  Sur les seuils des petites maisons basses on chuchotait en savourant l’air délicieux, par les grilles ouvertes, les minuscules patios offraient la fraîcheur nocturne de leur végétation que l’on finissait d’arroser. Le silence régnait. Dans certaines ruelles fort étroites des touffes de jasmin répandaient leurs bouffées de senteurs capiteuses, des effluves d’encens filtraient mêlées à l’odeur douceâtre des chandelles. Le chemin de ronde, éclairé par intervalles, renvoyait à une époque révolue et pourtant si présente à cette heure où plus rien ne bougeait.

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