HIERONYMUS BOSCH




Ils étaient rentrés très tard après une dernière errance dans les rues désertes et mouillées.  Elle éprouvait un étrange malaise qu’elle ne parvenait pas à expliquer.

Elle se lova dans un vieux fauteuil Voltaire aux couleurs surannées près de la cheminée où frémissaient encore quelques braises. Elle ne trouva pas le sommeil. Hans s’était couché depuis longtemps et le silence s’était installé. Il donnait du relief aux objets et du poids à la méditation. Elle ne parvenait pas à rassembler ses esprits, de multiples formes glissaient devant elle sans qu’elle pût y accrocher un nom ou une histoire. Tout se délitait précisément à l’instant où elle aurait voulu donner un sens et de l’épaisseur aux lieux et aux êtres qu’elle connaissait. La Nef des fous  la saisit tout à coup.

Les yeux hagards de Jacques rencontré un été entre Marseille et Toulon dans une boîte de nuit à cinq heures du matin alors qu’il délirait sur un amour mort épiaient dans le coin sombre du tableau. Ce corps de femme tordu dans la fange vineuse au premier plan ressemblait étrangement à celui d’Annie lorsqu’elle avait commencé la défonce. C’était Emilie qui ricanait, face sarcastique bluffant ses amants. Et voilà Serge arc-bouté comme un beau diable, lubrique et débridé, une petite frappe qui hante les bistrots de son quartier, toujours entre deux tequilas et deux coups foireux. Cette femme édentée, aux cheveux épars, criant à tue-tête dans le vide vomissait sa souffrance. On lui avait fait payer très cher sa liberté de femme: elle avait pendant de longues années craché au bassinet, souffert en secret ses peines les plus aiguës, écartelée vive par l’ingratitude du monde qui l’entourait. Mais il fallait surmonter, juguler ses vertiges et ses angoisses sans mot dire. Un jour peut-être cette femme-là s’effacerait du tableau. Ainsi poignarderait-elle d’un coup une existence qui n’en finissait pas de quémander la sérénité et l’amour. Qui pouvait comprendre qu’elle avait toujours donné sans compter. Irait-elle jusqu’au sacrifice vital de sa propre existence pour rencontrer la paix définitive ? Elle était si tourmentée par ce tableau de Bosch qu’elle craignît un instant se départir de la joie de ces derniers jours.

Elle se leva du fauteuil, enfila sa cape et sortit. La nuit était très obscure, elle s’enfonça dans les ruelles et se perdit dans la brume qui s’élevait des canaux.


Fin de la nouvelle
 
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